J'apprécie beaucoup ce qu'écrit Alice Miller et lui suis reconnaissante de tout son travail à discerner ce qui est violence envers l'enfant, de la déceler et la mettre au jour. Et puis, dans son dernier livre "Ta vie sauvée enfin", elle a écrit tout un paragraphe au sujet de l'allaitement long qu'elle trouve comme répondant plus aux besoins de la maman que ceux de l'enfant, voire une violence envers lui. Récemment, j'ai même lu un livre d'une psychanalyste qui a une position similaire envers l'allaitement long. Comme ma fille tète encore, je me trouve bien placée pour parler de ce sujet, et savoir comme c'est important pour elle. Aussi, ai-je écrit une lettre à Alice Miller sur ce sujet.
Citation de "Ta vie sauvée enfin" d'Alice Miller
Il me semble que c'est la citation exacte de l'édition 2008. Si elle pose problème (non exacte, trop longue ... veuillez me le signaler afin que je corrige).
Votre question m'a souvent été posée et ma réponse a, la plupart du temps, entraîné des malentendus, car tout ce que j'écris repose sur l'observation et non sur une idéologie quelconque. N'oublions pas que tout enfant veut se conformer aux désirs de sa mère. S'il sent que sa mère est esseulée et a impérieusement besoin, émotionnellement et sexuellement, d'un allaitement prolongé, il se comportera - dans certains cas jusqu'à l'âge de sept ans - de manière à lui donner l'impression qu'il a absolument besoin de son sein. Alors que, selon moi, elle méconnaît le véritable besoin de l'enfant, celui d'autonomie, au profit de ses désirs. On risque alors de faire rater à l'enfant des chances, que la vie présente précisément vers deux, trois ou quatre ans, de développer sa conscience de soi, et il peut s'installer une dépendance, quasiment à vie, envers la mère. Comme toujours, il faut vérifier, ici aussi, dans quelle mesure notre comportement a été marqué par notre propre enfance (la mère) - par exemple si nous avons été exploités - et jusqu'à quel point nous nous sentons libre de reconnaître les véritables besoins de l'enfant. Dans certaines tribus que nombre de femmes admirent et prennent pour modèle, les enfants sont allaités très longtemps afin d'éviter une nouvelle grossesse. Mais dès l'apparition d'un cadet, son aîné est sevré du jour au lendemain, livré à lui-même, et la mère se consacre entièrement au nouveau-né. Etaient-ce les besoins de l'enfant qu'elle cherchait à satisfaire, trois ou quatre ans durant, ou les siens propres ?Lettre
Bonjour,
Je m'appelle Marianne et ma fille Eliane. Elle a 5 ans, presque 6. Et je
l'allaite. Ho, allaiter est un bien grand mot vu que je n'ai plus de lait
et qu'elle tète 30 secondes maximum. Mais ces mini-tétées lui sont encore
très précieuses et sont dans l'évolution de notre relation au fur et à
mesure qu'elle grandit, donc même sans lait, je continue d'appeler cela un
allaitement. Elle tète en réconfort parfois quand elle s'est fait très
mal, souvent le soir au moment du coucher, et surtout dans la nuit quand
elle est malade ou lors d'un rêve agité, ce qui est rare, ou au petit
matin parfois. Endormie, elle me cherche, se tourne vers moi et tète
profondément, très concentrée, et repart vers un sommeil paisible.
Les débuts de l'allaitement n'ont pas été roses puis au bout de quelques
mois cela s'est révélé plus aisé, coulant de source ;-)
Ensuite, j'étais fatiguée, je ne dormais pas bien la nuit, Eliane restait
longtemps au sein et je ne trouvais cela ni pratique en journée, ni
reposant la nuit. Et surtout, je trouvais difficile de donner ce que je
n'ai pas reçu, si bien qu'à un moment, Eliane venant d'avoir une otite, sa
seule maladie la 1ère année, une fois qu'elle fût guérie, comme j'étais
très fatiguée, et environnée de conseils du type "les bébés font leurs
nuits à X mois", j'ai décidé avec mon compagnon que je ne l'allaiterais
plus la nuit et que ce serait mon compagnon qui s'occuperait alors
d'elle. Elle avait 7 mois. En y repensant, je me demande si cela ne
correspondrait pas au moment où j'ai été sevrée petite mais je pense
l'avoir été plus tôt à la fameuse diversification que ma mère a commencé
alors que j'avais 4 mois. Puis, quand Eliane a eu deux ans, j'ai commencé
une psychothérapie, et spontanément je lui ai indiqué que si elle voulait
téter la nuit, j'étais de nouveau d'accord. Elle s'y est remise petit à
petit avec plaisir. Quant à moi, je me sentais un peu fatiguée parfois de
ces nuits hâchées même si je dormais mieux qu'avant, mais surtout je
m'étais rendue compte que mon mauvais sommeil était celui de moi bébé non
accompagnée la nuit. Et je suis désolée de l'avoir ainsi sevrée la nuit
pendant un an et demi avec elle qui montrait périodiquement que cela ne
lui convenait pas, et depuis je me sens d'une très grande patience la
nuit, très empathique.
Un jour, Eliane devait avoir 9/10 mois, et j'ai vu le visage d'extase
qu'elle avait suite à une tétée. Et j'ai eu un déclic et compris que cet
allaitement durerait le temps nécessaire pour elle. J'ai senti comme
c'était câblé profondément en nous. Un si grand plaisir, ce ne peut être
que bénéfique :-)
Dommage que je n'ai pas remis alors en question ma décision sur les
nuits.
Et donc, j'ai vu évoluer les tétés en même temps qu'Eliane grandissait:
celles nombreuses, presque plus nombreuses que quand elle était bébé,
vraiment à la demande du bambin (peut-être pour compenser le fait que je
n'ai pas fait réellement à la demande quand elle était toute petite et une
réparation serait possible dans le sens pouvoir enfin vivre ce besoin
complètement, à fond, avant de, hop, s'élancer vers d'autres aventures; et
c'est vrai qu'il y avait aussi les nuits sans tétées); celles primordiales
au début puis passant à la 2ième place puis 3ième puis devenant
facultatives quand on se retrouvait le midi (j'ai travaillé à mi-temps
quand elle était bébé, puis à plein temps quand elle a eu 3 ans, et c'est
mon compagnon qui était avec elle la journée) ; et passer de celles
jeux/découvertes/exploration des seins, à devenir tendre envers eux et
très contente à l'idée d'en avoir plus tard, intégrant cela en elle et se
projettant dans l'avenir, un avenir joyeux et tentant.
Et pour moi, c'est une joie profonde de sentir qu'Eliane peut grâce à la
magie de la tétée se ressourcer dans ma bulle. Et je ne ressens pas ces
tétés comme un geste régressif de sa part: c'est en lien avec elle bébé et
en même temps changeant. Rares sont les gestes qui peuvent autant évoluer.
Et je suis très contente qu'elle puisse arrêter tout doucement à son
rythme en toute sécurité, après en avoir exploré beaucoup de facettes,
celles-ci augmentant avec ses connaissances et découvertes.
Et j'écris ce témoignage car je suis très étonnée de vos mots au
sujet de l'allaitement long (qui pour moi est l'allaitement simplement) et
jetant la suspicion sur lui. D'autant plus étonnée que je vous admire et
vous suis reconnaissante de votre combat pour tous les enfants y compris
intérieurs. Mais vraiment, là, cela ne concorde pas entre vos mots et mon
ressenti.
Alors, bien sûr, vous n'avez pas parlé de tous les allaitements longs mais
d'une possibilité et l'avez observé auprès de quelques mères. Pour moi,
comme je vois Eliane le vivre, je le ressens comme étant en phase avec son
évolution, et que cela fait partie de nous; simplement notre culture s'est
beaucoup éloignée de la réponse aux besoins de l'enfant et donc cela peut
nous paraître étrange. Et donc, pour les mères que vous avez observées qui
mettent leur enfant en dépendance, il doit y avoir tout un ensemble de
symptômes, et je trouve même vraisemblable que l'allaitement soit une aide
dans certains cas. Mais comme je ne connais pas de situation de ce genre,
je ne peux qu'imaginer. Mais cela me semble étrange de focaliser sur
l'allaitement voire de l'en rendre responsable, surtout que j'ai rencontré
des mères possessives avec biberon (ou lu des exemples ou témoignages).
De plus, quand vous écrivez "elle [la mère] méconnaît le véritable besoin de
l'enfant, celui d'autonomie, au profit de ses désirs. On risque alors de
faire rater à l'enfant des chances, que la vie présente précisément vers
deux, trois ou quatre ans, de développer sa conscience de soi, et il peut
s'installer une dépendance, quasiment à vie, envers la mère.", je le
comprend comme c'est une chance pour un enfant d'arrêter l'allaitement
vers deux, trois ou quatre ans dans tous les cas, cad quelque soit la
relation avec sa mère, et il ne peut développer sa conscience de soi en
vivant un allaitement long ; ce avec quoi je ne suis pas d'accord et c'est
le pourquoi de mon témoignage.
Pour le fait que nous soyons marqués douloureusement par notre enfance et
que cela ressort fortement avec nos enfants, je suis tout à fait d'accord
avec vous. Et pour moi, comme je l'ai raconté, d'allaiter ne m'a pas
empêchée de reproduire mais au moins, cela a ajouté comme une couverture
douce dans mes relations avec ma fille. Je le ressens comme non suffisant
pour abolir la reproduction de la violence éducative, mais y apportant une
aide précieuse. Plusieurs fois, quand Eliane était bambin, et que je
m'énervais et n'arrivais pas à ne pas crier, elle venait me demander une
tétée, et dès que je pouvais, je le faisais (voire avant quand elle était
très demandeuse), et nous avions ainsi un moment calme, très reconnectant,
très ressourçant pour nous deux, de détente; et m'incitant d'autant plus à
relativiser la situation et à trouver les moyens de ne pas me remettre à
crier, d'où la psychothérapie entreprise.
Je trouve l'allaitement très aidant au sujet de la nourriture. Dans ma
famille, il y a une angoisse à ce sujet. Angoisse que j'ai mieux comprise
quand j'ai observé avec Eliane, qu'un bambin ne mange pas des masses,
picore, goûte, par contre elle tétait. Et j'ai trouvé très intéressant
l'avis d'une pédiatre (Marie Thirion ?) qui dit que l'alimentation
essentielle de l'enfant lors des 3 premières années est le lait que ce
soit maternel ou non. Pour moi, je sais que l'allaitement et mon
compagnon m'ont beaucoup aidé à ne pas gaver ma fille, à ne pas la pousser
à manger. Et si j'avais un deuxième enfant, je le laisserais encore plus
libre et tranquille à ce sujet, c'est à dire que je le laisserais
complètement se servir dans nos assiettes et sans attente particulière.
J'ai lu aussi que le système immunitaire est mature vers 5/6 ans.
Et le lait maternel apporte énormément d'aide à ce sujet-là, je crois
qu'à partir de la 2ième année d'allaitement, cela dépasse l'apport nutritif.
Bien sûr, ce n'est pas un argument suffisant pour allaiter, mais peut-être
pour se dire que nous sommes corporellement, voire psychiquement, prévus
pour cela.
Vous écrivez aussi "Dans certaines tribus que nombre de femmes admirent et
prennent pour modèle, les enfants sont allaités très longtemps afin
d'éviter une nouvelle grossesse. Mais dès l'apparition d'un cadet, son
aîné est sevré du jour au lendemain, livré à lui-même, et la mère se
consacre entièrement au nouveau-né. Etaient-ce les besoins de l'enfant
qu'elle cherchait à satisfaire, trois ou quatre ans durant, ou les siens
propres ?"
Pour connaître des mamans co-allaitantes, et avoir lu des témoignages, je
sais que cela demande d'avoir des réserves corporelles, une alimentation
riche, et que pendant la grossesse, souvent le lait se tarit et permet un
arrêt relativment progressif.
Je ressens donc cette situation très différemment et je la décrirais plutôt
ainsi: et quand l'enfant a tété 3/4 ans durant, et que la maman
a du arrêter l'allaitement avec lui pour pouvoir allaiter le suivant,
n'a-t-elle pas assuré une alimentation de qualité, assuré un environnement
affectueux du mieux qu'elle pouvait; et cesser pour passer au suivant
quand la nourriture n'est pas suffisante pour assurer un co-allaitement et
que le plus petit risque de ne pas avoir assez, n'est-ce pas un
crève-coeur ? Et plutôt que de s'en prendre à ces femmes, ne serait-ce pas
mieux de reconsidérer leur société non aidante à ce sujet et surtout les
autres sociétés autour qui les ont relégués à un endroit où il faut
beaucoup, beaucoup d'efforts pour obtenir son alimentation.
Finalement, j'ai lu un résumé d'une étude néo-zélandaise, que l'on peut
trouver à
http://www.lllfrance.org/allaitement-information/doc/conf_a_maternage.htm,
où "Les enfants qui avaient été allaités pendant longtemps étaient plus
nombreux que les enfants nourris au lait industriel à avoir des liens de
meilleure qualité avec leurs parents, et à penser que leur mère s'était
mieux occupée d'eux et avait été moins surprotectrice. [...] Après
ajustement pour les diverses variables confondantes, la durée de
l'allaitement restait significativement corrélée à la perception par
l'adolescent de meilleurs soins donnés par la mère, la perception de
l'adolescent étant d'autant plus positive que l'allaitement avait été
long."
Je sais que plein d'enfants élevés avec fessées vont dire que c'est bien,
et certainement plus que les enfants élevés sans fessées, donc que la violence
éducative se reproduit facilement. M'enfin, je trouve cette étude positive, en
particulier que ces enfants allaités longtemps trouvent leur mère moins
surprotectrice ;-) Peut-être alors que d'allaiter longtemps aide à combler
le besoin des mamans à bien s'occuper de leurs enfants, à répondre à leur
besoin, et y répondant en profondeur grâce à l'allaitement, elles les
étoufferaient moins par des soins de surface ?
Et c'est un besoin que je ressens, celui de bien m'occuper de mon enfant,
de sentir qu'ille va bien, que je suis une bonne mère :-)
